mercredi 2 juillet 2014

Peignes romains et mérovingien en os - Antique roman bone and deer antler combs

Reproduction de peignes romains en os, bois de cerf et quelques modèles mérovingiens et carolingiens

Copie du peigne d'Obernai en os
Cliquez sur les images pour les agrandir et faire défiler le diaporama

La tabletterie d'os est différente du tournage qui me passionne, mais l'activité de tabletterie d'os est indissociable du tournage de l'os dans l'Antiquité.
De l'Antiquité au Moyen Age les peignes en os ou bois de cerf  sont souvent magnifiques, du plus simple au plus complexe ils représentent parfois un vrai défi technique dans leur fabrication, surtout la taille des dents. C'est ce qui m'a poussé depuis des années à en faire quelques reproductions.

Mais, si on commençait par le début, un conte, une légende ou l'histoire ?
La légende des peignes à Oyonnax (Ain) avant que ces derniers ne soient fait en plastique...

Il était une fois ....

 
« En 630, Clovis II, le fils de Dagobert Ier, roi des Francs, se rend à Genève pour rencontrer le roi des Burgondes. Il y rencontre une jeune esclave, fille d'un roi saxon fait prisonnier et souhaite la demander en mariage. Sous cette volonté, Dagobert Ier envoie une délégation comprenant Léger d'Autun, pour demander au roi des Burgondes la main de la princesse et la ramener à Paris. Arrivant dans le secteur d'Oyonnax, au lieu-dit Sous-Nierme, la litière de Léger d'Autun se casse et blesse le chef de l'escorte. Des habitants d'Oyonnax lui procurent alors quelques soins et réparent le véhicule. Après son rétablissement, le cortège reprend la route bénéficiant de cadeaux de fabrication oyonnaxienne. En reconnaissance de ces gestes, Léger d'Autun, devenu évêque et conseiller de la reine Bathilde accorde à la commune le privilège de la fabrication des peignes en bois. La Saint-Léger est par ailleurs devenue la fête patronale de la commune d'Oyonnax.

Sans vouloir accorder trop de crédit à la belle légende de Saint Léger, on note cependant que l'industrie du peigne est très ancienne. Les archives locales ayant été détruites, il faut attendre 1667 pour voir mentionnés des « faiseurs de peignes » à Oyonnax (Pierre Bollé est le premier cité). Encore, cette fabrication n'est elle qu'une industrie d'appoint durant la mauvaise saison. Dès le printemps revenu, les « faiseurs de peignes » partent la balle au dos vendre le fruit de leur travail ainsi que les marchandises communes à tous les colporteurs : épingles et aiguilles, lacets, boutons, rubans. L'été, ils redeviennent laboureurs, reprennent les outils du paysan et cultivent au mieux leur terre ingrate. Fin septembre, beaucoup partent comme peigneurs de chanvre en Bresse, en Bourgogne, en Lorraine et reviennent au moment de Noël.

Le procédé de fabrication du peigne, entièrement manuel, témoigne déjà du bon sens pratique et de l'ingéniosité qui ont fait la réputation de l'artisanat oyonnaxien.

La lame de buis est d'abord dressée en forme et en épaisseur à l'aide d'une lime grossière appelée « écouanette ». Cette pièce est alors fixée sur « l'âne », sorte de tenaille placée sur un établi posé lui-même sur une sorte de banc où l'ouvrier se place à cheval. Cet « âne », véritable étau, est muni à sa partie supérieure d'une corde qui se
manœuvre au pied, serrant ou relâchant le peigne selon les façons à lui donner.

Puis on taille les dents, opération délicate réalisée avec « l'estadou », genre de scie à deux lames parallèles réglables en distance selon la largeur que l'on entend donner aux dents. L'une des dents de cette scie est plus longue que l'autre et finit ainsi ce que la première n'a fait qu'ébaucher.

Il faut ensuite arrondir les angles des dents, et les polir : c'est le travail du « grêleur » dont l'outil, la « grêle », sorte de lime, use les angles vifs alors qu'un autre outil, « le carrelet », affûte l'extrémité des dents.

Le polissage se fait à la main, à l'aide de cendres et de « poudre de Tripoli » et l'ultime lustrage est donné avec la paume de la main.

Le peigne ainsi réalisé est généralement livré dans sa couleur naturelle. Cependant, pour satisfaire les caprices de la mode, un procédé pittoresque permet de lui conférer une splendide couleur rouge-brun. Les lames de buis non encore travaillées sont placées dans des cages à claire-voie et descendues dans des fosses où l'on entasse du fumier que l'on arrose périodiquement. Après un long séjour, les pièces de buis sont retirées, mises à sécher lentement, plongées ensuite dans un bain chaud de campêche et d'alun, séchées à nouveau, puis enfin façonnées. Le peigne présente alors à l'extérieur une magnifique teinte rouge palissandre, alors que les veines du buis donnent de splendides reflets et que les dents apparaissent en clair dans leur épaisseur.

À cette époque, le même ouvrier réalise entièrement le peigne (une douzaine à une douzaine et demie par jour). Le modèle est d'ailleurs unique : c'est le peigne à décrasser. Nous sommes à l'époque des corporations et de leur règlementation sévère : même le nombre de dents est imposé. Toutefois, il ne semble pas qu'il y ait eu de Jurande ou de Maîtrise de corporations à Oyonnax. Par contre, Paris, qui est le grand centre du peigne en France, compte plus de 200 maîtres qui ont formé la Corporation des Maîtres Peigniers, Tablettiers, Tourneurs et Tailleurs d'Images, dont le patron est Saint-Rambert. »

Texte Musée du peigne d'Oyonnax (01)

Les discussions avec les archéologues et chercheurs portent sur la réalisation des dents des peignes, la bi-lame a-t-elle été utilisée dans l'Antiquité ?
Les études divergent, mais à la fin de cet page vous découvrirez la reproduction du peigne d'Obernai daté du V ème siècle de notre ère et qui nous en dit un peu plus ...

Mes premières reproductions

 


Peigne mérovingien en os de bœuf, les dents faites avec une petite scie à cadre sont très irrégulières et moins nombreuses que sur l'original !

Peigne carolingien au dessus et ma reproduction à l'identique en dessous. Ce dernier est exposé sur l'esplanade du Musée d'archéologie et d'histoire à Saint-Denis (93)

Sélection de peignes en os du haut Moyen Âge en matière dure animale, retrouvés à Saint-Denis
 cliché © UASD / J. Mangin.
Etapes de la copie d'un peigne romain en os, conservé au musée de Sens (89)

Débit des plaquettes d'os à partir d'os du pied de bœuf

Peigne découpé et dents taillées

Ci-dessus et ci-dessous, le peigne décoré, les encoches sur l'étui ont peut être servies à positionner un lien en cuir pour bloquer le peigne dans son étui et éviter qu'il ne tombe

Le peigne tel qu'il devait être au sortir des mains de l'artisan gallo romain

Le peigne original, aujourd'hui au Musée de Sens (89)

 

Une copie de peigne antique, mais en bois de cerf

Le débit des plaquettes est parfois délicat, et doit être choisi au mieux


Décor du triangle posé, reste la taille des dents


Ci-dessus et ci-dessous, le peigne dans son étui


Les incisions sont colorées avec du noir animal, suif de bougie ! Dans l'Antiquité du noir végétal a aussi été utilisé (brai de bouleau)

La reproduction du peigne d'Obernai


Découvert dans la tombe d'une jeune fille, ce peigne du V ème siècle de notre ère est très esthétique, son décor est équilibré et il est complet avec son étui, fait de barrettes en bois de cerf assemblées long d'une douzaine de centimètres. La taille des dents est remarquable. Il était intéressant de tenter d'en faire une copie en mettant en place une chaîne opératoire cohérente. Ce n'est pas tant le résultat qui a compté, mais les multiples errements et tâtonnements de cette expérimentation memée conjointement avec archéologues et archéozoologues.

Le peigne original, cliché Denis Gliksman , Inrap.

 

Utilisation de l'os plutôt que du bois de cerf, plus rare. Test de l'utilisation de la plane à deux poignées pour racler et préparer les plaquettes d'os


 

Une ancienne griffe en acier permet de faire les traçages sur de l'os



Préparation des débits d'après les dessins des archéologues


Les débits de l'étui sont décorés en premier, mais seront rivetés avec des clous en fer une fois le peigne terminé


Les pièces de deux étuis sont terminées


Test de taille des dents: environ 7 au centimètre !


La plaque est retournée pour finaliser la taille des dents, la reprise à la scie laisse un léger décalage bien visible


Les dents sont appointées et arrondies à leur extrémité. Travail long et fastidieux ! mais la plaquette test est bien conforme au peigne original. Ici largeur de la plaquette: 3,5 cm.


Hypothèse de la taille des dents avec un "chariot" mobile


Le peigne est fixé sur un étau mobile, tandis que la scie à dos s'appuie sur deux montants verticaux

Les montants verticaux permettent de scier des dents très parallèles

La pointe du triangle en os décoré ne facilite pas la stabilité du peigne en cours de sciage !

Le dispositif ne permet pas de tailler les dents en entier, mais la régularité est satisfaisante
Hypothèse de sciage des dents avec un support en bois fendu

Le système d'étau juste avec une fente permet de serrer le peigne au mieux

Seul le doigté permet d'obtenir une grande régularité



La régularité n'est pas facile à obtenir, certaines section sont correctes , d'autres non

  Les résultats: peigne avec ou sans patine










Pari réussi ?


Il est probable, que seule une pratique continue et sur de multiples exemplaires me permettrait d'obtenir un résultat satisfaisant

Peignes réalisés, dont un avec patine

Le peigne du Louvre de la même période m'a inspiré pour reconstituer la partie haute du peigne d'Obernai qui était détériorée (cliché Musée du Louvre)

Le peigne original d'Obernai et son étui (cliché D. Gliksman Inrap)

Pour conclure: ce n'est pas tant le résultat qui compte, que la démarche en interdisciplinarité. Les différentes hypothèses soulevées ne sont pas toujours des impasses techniques, je crois que nous ne saurons jamais exactement comment pratiquaient les artisans antiques. Au mieux, on a une idée de l'incroyable précision du geste.. guère plus !

BONUS


Pour les spécialistes, étudiants, chercheurs ou simplement curieux, l'article complet sur l'expérimentation et reproduction du peigne d'Obernai et autres peignes de la même époque a été publié.
Une dizaine de pages très documentées à lire dans la revue Instrumentum.

"Instrumentum" N° 44 -2016- La fabrication des peignes en os et bois de cerf et en os de l'Antiquité tardive et du haut Moyen Age: étude tracéologique et expérimentation sur les peignes d'Obernai et de Marlenheim (Bas-Rhin) PICOD  (C.) CHATELET (M.) RODET BELARBI (I.) p 36-45. Montagnac 2016.

Abonnements, commande du bulletin:

Nicole Nadeau Instrumentum
Musée de Chauvigny
3, rue Saint-Pierre
B.P. 900064
F- 86300 CHAUVIGNY

Sauf mention particulière, texte et photos Copyright C. PICOD 2016


  
 

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